LCI 117-118 : ce que les nouvelles limites carbone changent pour construire à Genève
10 mars 2026 — immobilier, construction, réglementation, énergie, genève
À Genève, le bâtiment représente 40% des émissions CO₂ du canton. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, le Canton a adopté en décembre 2021 les articles 117 et 118 de la LCI — et leur règlement d’application est sorti en novembre 2025.
Ce n’est pas un label volontaire. C’est une obligation légale.
Ce que dit la loi
Toute construction neuve ou rénovation d’importance devra respecter un budget carbone calculé sur l’ensemble du cycle de vie — fabrication des matériaux, remplacements sur 60 ans, et élimination en fin de vie.
Les valeurs limites sont claires :
| Type de projet | Limite LCI | Référence SIA 390/1 |
|---|---|---|
| Construction neuve — habitation | 11.3 kg CO₂-eq/m²/an | 9 kg (base) |
| Construction neuve — autres | 12.6 kg CO₂-eq/m²/an | 9 kg (base) |
| Rénovation — tous types | 5 kg CO₂-eq/m²/an | 5 kg (base) |
Pour les constructions neuves, Genève accorde une marge de 25 à 40% au-dessus de la norme SIA pour faciliter l’appropriation. Pour les rénovations, aucune marge — les études pilotes montrent que les projets performants respectent déjà le seuil.
Le calendrier qui compte
C’est là que beaucoup de promoteurs décrochent :
- 2027-2034 : obligation uniquement pour les bâtiments de l’État de Genève
- Après 2034 : obligation pour tous les projets privés
Huit ans, ça paraît loin. Mais la courbe d’apprentissage est réelle. Les équipes de projet — architectes, ingénieurs, entreprises — doivent apprendre à calculer une empreinte carbone cycle de vie, choisir les bons matériaux, et documenter leur conformité dans le dossier de demande d’autorisation. Ce n’est pas quelque chose qu’on improvise en dernière minute.
Les promoteurs qui commencent à intégrer ces calculs dès maintenant auront un avantage compétitif en 2034. Les autres devront rattraper le retard sous la pression des délais.
Où se joue réellement l’empreinte carbone
Le calcul couvre 5 lots, chacun avec sa propre durée de vie et donc son propre nombre de renouvellements sur 60 ans :
- Fondations (60 ans) — aucun remplacement, mais le béton pèse lourd
- Structure (40-60 ans) — le plus gros poste en masse
- Enveloppe (30-40 ans) — 1 à 2 renouvellements sur le cycle
- Aménagements intérieurs (30 ans) — 2 renouvellements, souvent sous-estimés
- Installations techniques (20-40 ans) — jusqu’à 3 renouvellements
Le piège classique : se concentrer sur la construction initiale et oublier les renouvellements. Un revêtement de sol avec une durée de vie de 15 ans sera remplacé 4 fois en 60 ans. Son empreinte réelle est 4 fois celle de sa pose initiale. Un parquet massif à 40 ans de durée de vie ne se renouvelle qu’une fois — deux fois moins d’impact.
Les leviers concrets
Les études pilotes genevoises (notamment sur l’écoquartier Plaine du Loup à Lausanne) montrent qu’un projet qui démarre à 8.6 kg CO₂-eq/m²/an peut descendre à 6.2 avec quatre leviers :
Le béton. C’est le premier poste. Utiliser du ciment CEM III (au laitier) au lieu de CEM II réduit les émissions du ciment de 40%. Optimiser le dimensionnement des fondations grâce à des études géotechniques précises évite le surdimensionnement par défaut. Chaque niveau de sous-sol supplémentaire ajoute 1 à 2 kg CO₂-eq/m²/an.
La structure. Des dalles préfabriquées nervurées au lieu de dalles pleines réduisent le volume de béton de 30% pour une portance équivalente. Le bois lamellé-collé pour les structures secondaires divise l’empreinte par 3 à 5 selon les cas.
L’enveloppe. Le choix des matériaux isolants n’est pas neutre. La laine de roche ou la cellulose biosourcée ont une empreinte carbone nettement inférieure au polystyrène expansé. Les fenêtres bois-aluminium ont 50% d’empreinte en moins que le PVC.
Les installations. Une VMC simple flux hygroréglable bien dimensionnée a moins d’impact qu’une double flux surdimensionnée — moins de matériel, moins d’entretien, moins de renouvellements.
Ce que ça change pour l’industrie
Trois conséquences concrètes.
Les appels d’offres vont changer. Les soumissions devront intégrer les données d’empreinte carbone des matériaux proposés. Les entreprises qui ne peuvent pas fournir ces données seront exclues de fait. La base KBOB (données d’écobilan construction, Confédération) deviendra aussi importante que le catalogue de prix CFC.
Le réemploi sort du gadget. Réemployer des éléments existants (mobilier, sanitaires, structure si possible) a un double effet : réduction des émissions de fabrication ET d’élimination. Les projets pilotes montrent des gains de 0.1 à 0.5 kg CO₂-eq/m²/an — significatifs quand chaque kilo compte.
L’arbitrage coût-carbone remplace l’arbitrage coût-qualité. Aujourd’hui, les décisions de projet se prennent sur deux axes : le coût et la qualité technique. Demain, un troisième axe s’impose — le carbone. Et parfois, la solution la moins chère n’est pas la plus carbonée. Le béton bas carbone coûte 5 à 10% de plus, mais le bois lamellé peut être compétitif en structure secondaire.
Conclusion
Les articles 117-118 LCI ne sont pas une contrainte de plus. C’est un changement de paradigme : passer d’une construction pensée pour les 3 prochaines années (chantier) à une construction pensée pour les 60 prochaines (cycle de vie). Les promoteurs qui le comprennent tôt auront un avantage structurel. Les autres subiront le calendrier.