À Genève, le bâtiment représente 40% des émissions CO₂ du canton. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, le Canton a adopté en décembre 2021 les articles 117 et 118 de la LCI — et leur règlement d’application est sorti en novembre 2025.

Ce n’est pas un label volontaire. C’est une obligation légale.

Ce que dit la loi

Toute construction neuve ou rénovation d’importance devra respecter un budget carbone calculé sur l’ensemble du cycle de vie — fabrication des matériaux, remplacements sur 60 ans, et élimination en fin de vie.

Les valeurs limites sont claires :

Type de projetLimite LCIRéférence SIA 390/1
Construction neuve — habitation11.3 kg CO₂-eq/m²/an9 kg (base)
Construction neuve — autres12.6 kg CO₂-eq/m²/an9 kg (base)
Rénovation — tous types5 kg CO₂-eq/m²/an5 kg (base)

Pour les constructions neuves, Genève accorde une marge de 25 à 40% au-dessus de la norme SIA pour faciliter l’appropriation. Pour les rénovations, aucune marge — les études pilotes montrent que les projets performants respectent déjà le seuil.

Le calendrier qui compte

C’est là que beaucoup de promoteurs décrochent :

  • 2027-2034 : obligation uniquement pour les bâtiments de l’État de Genève
  • Après 2034 : obligation pour tous les projets privés

Huit ans, ça paraît loin. Mais la courbe d’apprentissage est réelle. Les équipes de projet — architectes, ingénieurs, entreprises — doivent apprendre à calculer une empreinte carbone cycle de vie, choisir les bons matériaux, et documenter leur conformité dans le dossier de demande d’autorisation. Ce n’est pas quelque chose qu’on improvise en dernière minute.

Les promoteurs qui commencent à intégrer ces calculs dès maintenant auront un avantage compétitif en 2034. Les autres devront rattraper le retard sous la pression des délais.

Où se joue réellement l’empreinte carbone

Le calcul couvre 5 lots, chacun avec sa propre durée de vie et donc son propre nombre de renouvellements sur 60 ans :

  • Fondations (60 ans) — aucun remplacement, mais le béton pèse lourd
  • Structure (40-60 ans) — le plus gros poste en masse
  • Enveloppe (30-40 ans) — 1 à 2 renouvellements sur le cycle
  • Aménagements intérieurs (30 ans) — 2 renouvellements, souvent sous-estimés
  • Installations techniques (20-40 ans) — jusqu’à 3 renouvellements

C’est d’ailleurs sur ce type de calcul que se joue la viabilité d’une rénovation d’immeuble ancien — chaque composant a sa propre durée de vie et son propre impact.

Le piège classique : se concentrer sur la construction initiale et oublier les renouvellements. Un revêtement de sol avec une durée de vie de 15 ans sera remplacé 4 fois en 60 ans. Son empreinte réelle est 4 fois celle de sa pose initiale. Un parquet massif à 40 ans de durée de vie ne se renouvelle qu’une fois — deux fois moins d’impact.

Les leviers concrets

Les études pilotes suisses montrent que les seuils sont atteignables. L’écoquartier Plaine du Loup à Lausanne, par exemple, a démontré qu’un projet qui démarre à 8.6 kg CO₂-eq/m²/an peut descendre à 6.2 avec quatre leviers :

Le béton. C’est le premier poste. Utiliser du ciment CEM III (au laitier) au lieu de CEM II réduit les émissions du ciment de 40%. Optimiser le dimensionnement des fondations grâce à des études géotechniques précises évite le surdimensionnement par défaut. Chaque niveau de sous-sol supplémentaire ajoute 1 à 2 kg CO₂-eq/m²/an.

La structure. Des dalles préfabriquées nervurées au lieu de dalles pleines réduisent le volume de béton de 30% pour une portance équivalente. Le bois lamellé-collé pour les structures secondaires divise l’empreinte par 3 à 5 selon les cas.

L’enveloppe. Le choix des matériaux isolants n’est pas neutre. La laine de roche ou la cellulose biosourcée ont une empreinte carbone nettement inférieure au polystyrène expansé. Les fenêtres bois-aluminium ont 50% d’empreinte en moins que le PVC.

Les installations. Une VMC simple flux hygroréglable bien dimensionnée a moins d’impact qu’une double flux surdimensionnée — moins de matériel, moins d’entretien, moins de renouvellements.

Ce que ça change pour l’industrie

Trois conséquences concrètes.

Les appels d’offres vont changer. Les soumissions devront intégrer les données d’empreinte carbone des matériaux proposés. Les entreprises qui ne peuvent pas fournir ces données seront exclues de fait. La base KBOB (données d’écobilan construction, Confédération) deviendra aussi importante que le catalogue de prix CFC.

Le réemploi sort du gadget. Et la logique carbone s’étend au-delà du bâtiment lui-même — jusqu’aux bases-vie de chantier, où les déperditions thermiques et l’énergie gaspillée pèsent aussi dans le bilan. Réemployer des éléments existants (mobilier, sanitaires, structure si possible) a un double effet : réduction des émissions de fabrication ET d’élimination. Les projets pilotes montrent des gains de 0.1 à 0.5 kg CO₂-eq/m²/an — significatifs quand chaque kilo compte.

L’arbitrage coût-carbone remplace l’arbitrage coût-qualité. Aujourd’hui, les décisions de projet se prennent sur deux axes : le coût et la qualité technique. Demain, un troisième axe s’impose — le carbone. Et parfois, la solution la moins chère n’est pas la plus carbonée. Le béton bas carbone coûte 5 à 10% de plus, mais le bois lamellé peut être compétitif en structure secondaire.

Conclusion

Les articles 117-118 LCI ne sont pas une contrainte de plus. C’est un changement de paradigme : passer d’une construction pensée pour les 3 prochaines années (chantier) à une construction pensée pour les 60 prochaines (cycle de vie). Les promoteurs qui le comprennent tôt auront un avantage structurel. Les autres subiront le calendrier.

Cas pratique

Profil : Promoteur développant un projet de 30 logements en PPE à Genève, SDP de 4’200 m², 2 niveaux de sous-sol, structure béton classique.

Situation : Le bilan carbone initial du projet donne 14.2 kg CO₂-eq/m²/an — au-dessus de la limite LCI de 11.3 kg. Les deux sous-sols en béton armé CEM II pèsent à eux seuls 3.8 kg CO₂-eq/m²/an. Les aménagements intérieurs (sols PVC, menuiseries PVC) ajoutent 2.1 kg avec leurs 3-4 renouvellements sur 60 ans.

Leviers activés : Passage au ciment CEM III pour les fondations et la structure (−1.5 kg). Dalles nervurées préfabriquées au lieu de dalles pleines (−0.9 kg). Remplacement des fenêtres PVC par du bois-alu et des sols PVC par du parquet massif 40 ans (−1.1 kg). Suppression du 2e sous-sol par optimisation du plan de stationnement (−1.4 kg).

Résultat : Le projet passe de 14.2 à 9.3 kg CO₂-eq/m²/an — sous la limite LCI de 11.3 kg et même sous la valeur de base SIA de 9 kg. Surcoût total : 380’000 CHF, soit 90 CHF/m² SDP ou +2.1% sur le coût de construction. La suppression du 2e sous-sol a en réalité économisé 420’000 CHF, rendant l’opération globalement neutre en coût.


Sources : LCI — Loi sur les constructions et installations, art. 117-118, Norme SIA 390/1 — Bilan carbone des bâtiments